PORTRAIT DE FAMILLEpar Richard Baillargeon
LES ALEXANDRINS
![[Luc et Lise se sont rencontrés à Vincent D'Indy]](graphiques/b01-indy.jpg)
La notion de groupe, centrale en ce qui concerne le mouvement yé-yé au Québec, était beaucoup plus rare dans le monde de la chanson d'auteurs ou, comme le disait dans le Québec des années soixante, des chansonniers. Un cas s'impose pourtant d'emblée, dès le milieu de la décennie et pour une période relativement longue et fertile en rebondissements: les Alexandrins. Voyons de plus près l'évolution et l'apport capital de ce groupe dont le duo Luc et Lise fut la figure de proue.
À l'origine, on retrouve un quatuor de jeunes musiciens, étudiants de l’école de musique Vincent-d’Indy à Montréal. Ils se nomment Luc Cousineau à la contrebasse, Gilles Lavigne à la guitare, Victor Shaitoyan aux percussions et Lise Vachon, voix principale. Ceux-ci se produisent d'abord au Café étudiant puis remplissent quelques engagements dans des boîtes et cabarets du temps. Quelques mois plus tard, le groupe se transforme en duo, son compositeur-bassiste mêlant sa voix à celle de la chanteuse. Le mariage de ces deux voix donnera le ton à une carrière de six ans et à une aventure musicale unique. Peu de temps après la naissance du duo, les Alexandrins croisent Pierre Dubord, représentant de la maison Capitol qui se trouve à assister à une de leurs prestations donnée au Théâtre Le Gésu. La filiale québécoise de la multinationale du disque est justement à la recherche de talents pour sa nouvelle Série 70 000, consacrée au talent local. Les Alexandrins seront de cette première cuvée qui compte aussi les Atomes, les Cailloux, Christine Chartrand et Alexandre Zelkine.
Un premier 45 tours paraît au printemps 1966. Avec ses accents antillais
Chany se situe aux antipodes de la blanche saison que vient de magnifier Gilles Vigneault. Les autres chansons de l'album
Les Alexandrins, paru au même moment, alternent entre les arrangements classiques, jazzy et un zeste de bossa nova. Dès leurs débuts, le souci de l'approche musicale est aussi constant que celui de la qualité du texte. On ne se surprendra pas que leur public en redemande et aille en s'élargissant, à mesure que la formule du chansonnier classique seul avec sa guitare connaisse un certain essoufflement, au moment où le monde entier débarque à Montréal pour l’Expo 67. Pour son second essai, le duo se fait très concret et rappelle le drame d’une génération de nos voisins qu’on s’apprête à sacrifier dans le conflit inutile du Viet-Nam. Ce n'est plus seulement un souffle nouveau mais un coup de vent qu'ils apportent bientôt sur les ondes. Si la chanson
John Kennedy tourne à plusieurs stations radiophoniques, que dire du nouveau 45 tours
Les copains, extrait de l'album Les Alexandrins Volume 2 qui paraît l'automne suivant et gravit le palmarès Méritas jusqu'en 12ième position au mois de février 1968. Après la performance imprévue de Georges Dor quelques mois plus tôt, premier chansonnier à atteindre les positions en tête des classements, les Alexandrins franchissent allègrement la frontière psychologique qui divisait encore les deux solitudes culturelles en adoptant les rythmes et le vocabulaire de la jeunesse yé-yé.
![[Les Copains]](graphiques/b02-copains.jpg)
Si
Les copains mènent les Alexandrins de la boîte à chansons à la discothèque, d'autres refrains réjouissent les amateurs de chanson plus classique et contribuent à leur réputation d'excellence chez leurs fans de la première heure.
C’est à prendre et
La danse de la vie sont des performances alliant le rythme et les voix de plus en plus complémentaires des deux jeunes artistes tandis que
Ton coeur n'est pas un violon et
Je suis une chatte annoncent les exercices de styles et la sensualité qui caractériseront en partie leur futur répertoire.
Il n'y a pas que sur scène que les choses bougent de plus en plus vite et de plus en plus fort. Au moment où les étudiants français s'apprêtent à virer leur capitale sans dessus-dessous, les médias québécois se passionnent pour une affaire digne des romans de la Série noire, soit les exploits de la banditesse Monica la mitraille. Cette héroïne populaire inspire à Luc Cousineau et au parolier Louis Gauthier une oeuvre au réalisme dérangeant:
Ballade pour Molly. La même année, Michel Conte et Robert Gauthier créent un drame musical basé sur le même personnage, incarné sur scène par Denise Filiatrault.
![[psychédélisme]](graphiques/b03-djakarta.jpg)
Au Québec, la révolution ne s'allume pas sur les pavés mais bien dans le local exigu du Théâtre de Quat'sous, où une bande d'hurluberlus s'agite autour d'une cellule de création formée du chansonnier Robert Charlebois, de la chanteuse Louise Forestier et du conteur Yvon Deschamps qui meuble les temps morts en élaborant la matière de futurs monologues qui ne tarderont pas à faire école. Les musiciens qui participent à cette expérience se trouvent également à rôder dans les parages des Alexandrins et quand ceux-ci se voient confier le volet musical d'une création théâtrale de Françoise Loranger, c'est tout naturellement qu'ils apportent leur nouvelle sonorité renversante à l'entreprise. Les atmosphères sonores issues de l'orgue d'un Jacques Perron, couplées à la basse éthérée de Maurice Richard et aux percussions de Guy Thouin se mélangent aux guitares de Luc et à la voix de plus en plus envoûtante de Lise. Cet album qui est leur premier sur étiquette Polydor demeure, au même titre que le célèbre album de Charlebois-Forestier, un des fondements du psychédélisme ou underground québécois. En particulier le triptyque
Chanson à chanter en auto quand il pleut - L'amour ressemble à l'amour - Djakarta. L'autre face est consacrée aux divers chants du spectacle expérimental Double Jeu, écrit par Françoise Loranger. Ceux-ci se résument à un leitmotiv servi sous différentes formes:
Chant du ministère de l'éducation,
Chant de la jeune fille,
Chant de l'arpenteur,
Chant de la vie, etc.
«Ainsi va ta vie, pour qui vient de naître
Ainsi va ta vie, c'est de toi qu'il s'agit...»
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PORTRAIT DE FAMILLEpar Richard Baillargeon
LUC ET LISE
Ces chansons connaissent un accueil intéressant chez les mélomanes mais tournent peu à la radio. Il en sera ainsi du 45 tours suivant: La duchesse de Marmelade. Voyage, une autre des chansons de cette époque embuée, est reléguée en face B d'une pièce tout aussi expérimentale mais qui à l'heur de plaire aux discothécaires et à l'auditoire qui en fait un nouveau succès du palmarès dans les premiers mois de l'année 1970. Angela mon amour utilise en effet des phrases aux tournures exclusivement négatives pour raconter une simple histoire d'amour où l'attention est attirée sur des détails périphériques, le tout sur une orchestration de cuivres aux allures funky.
![[Le départ pour Rio]](graphiques/b04-rio.jpg)
Leurs explorations les mènent ensuite vers le pop baroque avec Je m'en viens qui allie la dérision face aux pratiques commerciales « ...les cadeaux, j'les trouve pas beaux » et le reflet du vocabulaire 'in' chez la jeune génération « J’m’en viens hippie, j’m’en viens correct! » propos semblable à celui de Me revoici, chanson de présentation sur le microsillon précédent qui multipliait les contrastes, un peu à la Gainsbourg: « ...Mon côté 'way in' et mon côté 'way out' ». On le voit, leur démarche créative se poursuit dans la curiosité la plus totale. L'autre face du 45 tours Je m'en viens utilise une mélodie typiquement western pour aborder un sujet qui autrement aurait pu rencontrer une certaine résistance. Un testament d'amour aborde en effet, sur un air enjoué, le procédé de l'incinération, sujet encore tabou chez plusieurs il y a trente ans. En cette même année 1970, les Alexandrins, maintenant connus comme Luc et Lise, représentent la Chanson canadienne au Festival de la chanson populaire de Rio de Janeiro.
Est-ce ce séjour à l'étranger qui leur inspirera l'aigre-douce Béatrice quelques mois plus tard, où le personnage est victime d'un acte terroriste, au cours d'un voyage en avion? Pour l'instant, c'est la sortie de leur cinquième album qui témoigne de l'évolution du groupe.
![[Luc et Lise]](graphiques/b05-carosse.jpg)
Tout d'abord le titre qui met en évidence les noms Luc et Lise et ne mentionne qu'entre parenthèses celui des Alexandrins. À l'endos de la pochette, le bref texte de présentation confirme leur virage qui dépasse les préoccupations formelles et le recours à une « poésie forte ». C'est le cas notamment des deux textes de Raymond Mamoudy, La ville blanche au sujet surréaliste et Maudit soit le jour. Cette dernière est une des chansons les plus graves que le groupe ait interprété, livrant un message antimilitariste à partir de la situation intériorisée d'un jeune conscrit. Luc Cousineau livre aussi, à la fin de chacune des faces du microsillon, deux versions différentes d'un exercice instrumental intitulé Québec Nucléaire. Il faut dire que la face de la musique pop a radicalement changé depuis trois ans et tant les expériences sonores que le traitement de sujets encore impensable il y a peu, sont devenus à l'ordre du jour chez les artistes de pointe comme Jacques Michel, Claude Dubois et bien sûr Robert Charlebois.
Luc, Lise et leurs musiciens participent à cette époque à une oeuvre de commande Tout le monde est heureux?! basée sur la Petite histoire du Québec de Léandre Bergeron et qui résume en une dizaine de tableaux Le régime français chanté. Le groupe est alors régulièrement en tournée et il s'écoule plus d'un an avant la parution de leur prochain album, à l'automne 1971. Quelques 45 tours sont lancés, dont quelques-uns en langue anglaise, mais demeurent méconnus. Ce n'est qu'avec Je n'ai aimé au fond que toi que le groupe regagne une popularité plus marquée. La chanson culmine pendant deux semaines à la cinquième position du palmarès Méritas en novembre 1971, peu de temps après la sortie de leur nouvel album Laisse un temps à l'amour. C'est la dernière fois que l'image du duo est ainsi mise de l'avant.
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COUSINEAU
De plus en plus souvent sur la route, les musiciens qui accompagnent le duo acquièrent une cohésion et une complicité qui en fait un véritable groupe rock.
![[Luc en studio (1972)]](graphiques/b07-hyppie.jpg)
L'équipe se présente désormais sous le nom collectif de Cousineau comme on dit, par exemple, Santana ou Charlebois pour désigner ces nouvelles tribus musicales qui reflètent aussi la pensée communautaire et vaguement utopiste du début de la décennie soixante-dix. L'interactivité des musiciens, et tout particulièrement du guitariste Red Mitchell (anciennement de
Goliath et ses Philistins) du percussionniste Michel Séguin et des deux vocalistes, font de l'album
Cousineau, paru en 1972, un album rock digne de figurer parmi les réussites du temps. Le bassiste René Hébert et le batteur d'origine américaine Chris Castle complètent le tableau. La pièce instrumentale
L'arbre, l'hypnotisante
On s'en va là et surtout la très engagée
Octobre au moi de mai en font une référence pour la génération des cégépiens dont les préoccupations politiques et environnementales sont alors reconnues.
C'est sur cette réussite artistique que prend bientôt fin l'aventure des Alexandrins, commencée au temps des boîtes à chansons pour s'achever à l'époque des communes et du retour à la nature. Cependant, l'élan de ses protagonistes n'est pas brisé pour autant. Sous différentes formes, les filons découverts par les Alexandrins se retrouveront à l'avant-plan du paysage sonore pour de nombreuses années. Partis rejoindre la gigantesque tribu du Ville Émard Blues Band, Lise Cousineau et Michel Séguin donneront une seconde vie à la chanson Octobre au moi de mai. Un peu plus tard, à l'occasion de la Superfrancofête qui se déroule à Québec à l'été 1974, leur participation au spectacle de clôture avec le groupe Toubabou en fera des pionniers du métissage à l'échelle planétaire avec la chanson d'origine sénégalaise Yama Nekh.
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LUC COUSINEAU
![[Lancement de Vivre en amour]](graphiques/b09-lancementvivre.jpg)
De son côté, Luc Cousineau demeurera présent sur la scène musicale jusqu'au début des années quatre-vingt. En 1975, il fonde la maison de disques Airdale qui connaît ses premiers succès avec
Vivre en amour et le thème instrumental
Valse de la Baie-James I.
Vivre en amour fait l'objet d'un film promotionnel de 18 minutes, de type making of, dont un extrait paraît aussi en format VHS ce qui en fait un ancêtre immédiat du vidéoclip au Québec, le premier depuis l'époque lointaine des Scopitones. Par la suite, de nouveaux paroliers viennent nourrir le musicien de leurs textes. Robert Gauthier pour l’album
Schlack chez Airedale, Robert Thibodeau et Louise Themens pour l’album
Luc Cousineau chez Telson. À cette époque Luc Cousineau n’a pas vraiment une visée purement commerciale avec ses chansons. Il recherche plutôt l’originalité et une diversité dans les styles. Il passe sans retenue de la ballade au rock, du country au folklore, du swing au blues, etc.
Pendant les quelques années qui suivent, Luc consacre l’essentiel de son temps à la composition de thèmes musicaux destinés au cinéma, à la télévision et aux messages publicitaires. Quand il revient à l’avant scène, à la veille des années ’80, c’est avec un répertoire à la fois conséquent et différent : tout en continuant de célébrer l’amour,
Encore un peu d’amour,
Amoureux de toi,
Vie heureuse respirent avant tout la sérénité de l’homme mature. Il en est de même de ses albums subséquents produits en 1981 et 1982
Comme tout l’monde et
Comme ça vient.
![[Enregistrement de Vivre en amour : Luc Cousineau, sa fille Émanuelle, et Estelle Ste-Croix]](graphiques/b10-enrgvivre.jpg)
La chanson
Comme tout l’monde, écrite en collaboration avec Pierre Létourneau, devient rapidement populaire. C’est un succès d’envergure.
Si les mots me venaient reçoit un traitement de faveur des diffuseurs par une mise en onde qui dure plusieurs saisons. Mais l’histoire est souvent encline à se répéter : une nouvelle période en retrait de l’univers grouillant du showbusiness, dure cette fois près de vingt ans. Cette relative réclusion est interrompue par l’album
Connivence en 1989, sa dernière incursion au pays du vinyle! Deux 45 tours en sont extraits :
Sur rendez-vous et
Parfois des jours.
![[Luc et sa fille Karine, 1980]](graphiques/b10a-luckarine.jpg)
Les années 90 voient l'artiste se concentrer sur son rôle de concepteur-rédacteur publicitaire, la composition de thèmes d'émissions et de séries télévisées sur Canal D (Figures de proue, Biographies québécoises), TQS (Secrets de Chefs, Pas si bêtes), RDI (Vocation journaliste, Personnages: Robert Gravel), Canal Vie (Santé en vedette, Victoire) ainsi que la création multimédia. C'est à cette fin qu'il fonde sa maison de production Le Groupe Multitude, en 1988. En 1992, à l'occasion du 350e anniversaire de la ville de Montréal, il conçoit dans le cadre de l'exposition
Transit 92, la musique d'un spectacle multimédia d'une heure et demie, donné sur le navire Fort St-Louis, amarré dans le Vieux-port de Montréal.
Même s'il est fort occupé par ces autres facettes du métier, la chanson est toujours présente à l'esprit de Luc Cousineau et la guitare n'est jamais loin. Il ne cesse de griffonner de nouvelles idées de chansons et, surtout à partir de 1998, se remet sérieusement à l'écriture en vue d'un nouvel album. C'est finalement l’année 2001 qui marque le retour de Luc Cousineau en tant qu’artiste du disque. Les retrouvailles ont lieu à la sortie de
J'laisse aller, son premier album DC.
Il ne tarde pas à renouer avec la scène et présente son nouveau tour de chant dans les nouvelles boîtes, qui accueillent son spectacle intime à deux guitares ou en version plus élaborée de quatre musiciens, sous le titre
De Vivre en amour à J'laisse aller. Presque au même moment, la maison de disques Mérite fait paraître sur le marché de la réédition deux compilations intitulées
Vivre en amour et
Comme tout l'monde. Chacune d'elles regroupe 20 chansons de l'auteur-compositeur, couvrant autant le répertoire des Alexandrins que les chansons crées depuis qu'il se produit à titre d'auteur-compositeur-interprète individuel.
25 ans après sa parution originale, la chanson
Vivre en amour, homologuée Classique de la SOCAN (25 000 passages radio), est choisie pour la seconde campagne publicitaire Le Lait. L'intérêt généré est tel que Luc décide d'inclure
Vivre en amour sur un deuxième tirage de
J'laisse aller.
![[Photo tirée de la pochette de Jusqu'à ton monde]](graphiques/b13-jusquatonmonde.jpg)
Pendant sa première série de spectacles en près de vingt ans, la piqûre de la chanson se fait encore plus urgente pour Luc Cousineau et les nouvelles créations se multiplient. La complicité de son nouvel acolyte Luc Gilbert, partenaire de scène depuis la récente tournée, lui redonne l'élan qui mène à la parution d'un nouvel album
Jusqu'à ton monde, en novembre 2002. La chanson
La vie, la vie est immédiatement adoptée par les auditeurs des stations Pop adulte.
Sur cette lancée, Le Groupe Multitude s'assure la participation des comédiens Jean-Pierre Matte, Charles Mayer, Denis Lamontagne et Hélène Bourgeois Leclerc puis procède au tournage d'un clip pour la chanson
Quand tu le voudras, au tout début de 2003.
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